mercredi 8 mars 2017

Still Crazy After All These Years







C’est le propre de la poésie d’aménager entre les mots des espaces pour la pensée. Chacun peut ainsi y loger son humeur, ses sentiments, ses émotions et ses souvenirs, et les redécouvrir alors sous une nouvelle lumière, avec de nouvelles couleurs, comme s’ils n’étaient pas seulement les nôtres, comme s’ils étaient partagés, comme s’ils étaient universels. Le génie mélodique de Paul Simon fait parfois négliger la profondeur de sa poésie. « Still crazy after all these years » en est un exemple : une chanson qui a connu un large succès, mais dont le texte n’a pas toujours retenu l’attention qu’il mérite, certains se contentant d’y voir une chanson d’amour (déçu) parmi d’autres. Paul Simon l’écrivit alors qu’il était encore un jeune trentenaire, mais déjà divorcé, et certains ont pensé pouvoir identifier l’ancienne amante qu’il évoque ici comme son ex-épouse ou son ex-petite amie.
Lui-même n’en a guère dit plus, mais est-il besoin de détails et d’explications pour ressentir ce qu’il exprime ? Même « après tant d’années », les blessures d’amour ne s’effacent pas, et si le temps semble apaiser la douleur, ce n’est que parce que nous développons un comportement d’évitement. Au jardin de nos souvenirs, la tombe de l’amour que l’on croit mort est cachée par d’épais taillis. L’herbe a poussé, la végétation a formé un écran tel que nous pouvons passer sans la voir… Jusqu’au jour où, par hasard ou parce que le sentier de la mémoire passe par là, nous la redécouvrons, et tout nous revient « comme si c’était hier ». Que valent alors toutes les protections que nous avons mises en place au fil du temps ? Cette armure qui devait nous protéger de la souffrance en nous isolant du monde (comme Paul Simon l’exprime de façon poignante dans « I am a Rock ») ? Les sentiments ressuscitent alors et nous apparaissent dans toute leur acuité, déchirant leur linceul de souffrance. L’amour est là, toujours aussi fou, toujours aussi fort, aussi fort que la douleur de la séparation. Et l’esprit reprend sa course à rebours sur ce sentier que l’on croyait perdu, retournant les pierres qui cachent les souvenirs douloureux, tentant de comprendre les indices que l’on n’a pas su ou voulu voir, s’interrogeant sur nos torts, nos erreurs, nos actions et nos omissions…
La peine ravivée est teintée de colère : une froide colère contre le temps qui s’écoule inexorablement, contre ce qui aurait pu être, n’a pas été, et ne sera pas, et surtout contre nous-même. Les mots de Paul Simon témoignent de ce qu’il a pu, lui-même, ressentir. S’isoler pour ne plus souffrir, c’est aussi ne plus sentir, mais, dans l’enfermement de la solitude, l’aigreur, l’amertume, la rage contenue, la honte, le remords, le ressentiment… alimentent un feu dévorant et accroissent la pression jusqu’à l’éruption. La violence contenue, la violence contre soi, consume sans apaiser : “I fear I’ll do some damage, one fine day”, écrit Paul Simon. Un jour ou l’autre, « ça finit mal ». Pas plus que la prison du corps, la prison du cœur ne peut soigner ni guérir. S’ouvrir aux autres, s’ouvrir au monde, accepter de souffrir à nouveau pour pouvoir à nouveau sentir et vivre, parler, écouter, partager… sont les seuls remèdes à ce mal-être. Chacun peut donner à ces remèdes la forme galénique qui lui convient. La chanson, par exemple !
 
ALN


Toujours Fou Comme si c’était Hier

J’ai vu mon ex-amour
Dans la rue l’autr’ soir
Elle semblait ravie d’ me voir
J’ai souri
On a parlé du bon vieux temps
Et on a bu quelques bières
Toujours fou comme si c’était hier
O, toujours fou comme si c’était hier

Je n’ suis pas du genre
Très communicatif
Je suis plutôt pour les bonnes vieilles manières
Je n’ suis pas fou des chansons
D’amour et leurs chimères
Toujours fou comme si c’était hier
O, toujours fou comme si c’était hier

Quatre heures du matin
Bien torché
Je baille
Traînant ma vie de misère
Ça m’est bien égal
Et alors ?
Tout ça passera !

Assis devant ma fenêtre
J’ regarde les voitures
Je crains de faire du dégât
Un beau jour
Mais je n’ serais pas condamné
Par un jury de mes pairs
Oh, toujours fou
Toujours fou comme si c’était hier

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)