samedi 23 juin 2012

The Traitor

Now the Swan it floated on the English river
Ah the Rose of High Romance it opened wide
A sun tanned woman yearned me through the summer
And the judges watched us from the other side

I told my mother "Mother I must leave you
Preserve my room but do not shed a tear
Should rumour of a shabby ending reach you
It was half my fault and half the atmosphere"

But the Rose I sickened with a scarlet fever
And the Swan I tempted with a sense of shame
She said at last I was her finest lover
And if she withered I would be to blame

The judges said you missed it by a fraction
Rise up and brace your troops for the attack
Ah the dreamers ride against the men of action
Oh see the men of action falling back

But I lingered on her thighs a fatal moment
I kissed her lips as though I thirsted still
My falsity had stung me like a hornet
The poison sank and it paralysed my will

I could not move to warn all the younger soldiers
That they had been deserted from above
So on battlefields from here to Barcelona
I'm listed with the enemies of love

And long ago she said "I must be leaving,
Ah but keep my body here to lie upon
You can move it up and down and when I'm sleeping
Run some wire through that Rose and wind the Swan"

So daily I renew my idle duty
I touch her here and there -- I know my place
I kiss her open mouth and I praise her beauty
And people call me traitor to my face




Il faut respecter les conventions, la tradition, les us et coutumes, se conformer au modèle, et jouer son rôle.
Vivre avec son temps, suivre la mode, marcher droit et faire mine de croire qu’on avance.
Être « bien-pensant » et « comme-il-faut », et faire en toute circonstance ce que l’on attend de nous : « comme tout le monde »…

Mais que faire du désir et de la sincérité ? Notre destin est-il de nous conformer ? Ne sommes-nous qu’une multitude de clones partageant la même personnalité ? »

Notre vie n’est-elle qu’une épreuve, où chacun de nos gestes et de nos actes est jugé à l’aune de l’uniformité ?

L’amour n’est-il qu’une compétition dont les figures sont imposées ?

Pourtant, « s’il n’entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas », et si « le haut-commandement » déserte par manque de foi dans sa prétendue mission, il est considéré et traité comme un traitre.

Léonard Cohen sait que nous ne pouvons pas feindre l’amour. La véritable traitrise est d’en jouer le rôle sans y croire : faire, machinalement, son « devoir » avec le cœur ailleurs, et remplacer les sentiments par des gestes.



Le Traître

Sur la rivière anglaise, le Cygne flottait
Ah, la Rose de Grand Idylle s’épanouissait
Une femme hâlée me désirait tout l’été
Et, de l’autre rive, les juges nous observaient

J’ai dit à ma mère : « Mère, je dois vous quitter.
Gardez ma chambre, mais ne pleurez pas
Si la rumeur d’un fiasco vous inquiétait
Ce n’est pas plus ma faute que celle du climat. »

J’ai donné à la Rose la fièvre l’empourprant
Et tenté le Cygne d’un sentiment de honte
Elle dit que j’étais son plus parfait amant
Et, si elle s’étiolait, ce serait ma faute

Les juges dirent « Vous avez échoué d’une fraction.
Debout ; rameutez vos troupes et attaquez. »
Ah, les rêveurs en lice contre les hommes d’action
Oh, voyez les hommes d’action distancés

Mais, je restais sur ses cuisses un instant trop long
J’embrassais ses lèvres comme un assoiffé
Ma fausseté me piqua comme un frelon
Le venin paralysa ma volonté

Je ne pouvais prévenir les plus jeunes soldats
Que leur haut commandement désertait
D’ici à Barcelone, partout où l’on combat
En ennemi de l’amour je suis listé

« Je dois partir », m’avait-elle dit, « Mais, mon corps,
Garde le pour t’y allonger ; tu peux
Le monter et descendre, et, pendant que je dors,
Redresse la Rose et, le Cygne, gonfle-le »

Je fais mon devoir avec assiduité
La touche ça et là ; je sais où me mettre
J’embrasse sa bouche ouverte et loue sa beauté
Et on me traite ouvertement de traître

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

dimanche 20 mai 2012

Philarmonics

Guess who died,
Last night
In grey stockings, 
In all might
It was no loss
The only God of mine

He fell down, 
Just to drown
In a sea of delight
To tame
Champagne
And creatures of the night

As the water 
Took him over
Filled his lungs inside out
I sold 
His gold
For flowers and rice

Speaking fire, 
He would hire
Pawns and peasants just like me
To feed upon 
The conquered ones
But now we are free


L’amour n’a pas sa place dans un décor de paillettes et de strass ; il se dissout dans le champagne, et se disperse avec les rires de la nuit.

Il est mort de ses propres excès, ce dieu et tyran, séducteur et pervers, riche et lâche, jouisseur et hypocrite, beau parleur et cynique, le seigneur et maître. Ses serfs sont maintenant libres et s’étonnent d’avoir été subjugués par une illusion, regrettant d’avoir obéi à des ordres iniques, d’avoir conféré du pouvoir à une outre pleine de vent, d’avoir élevé leur idole pour se hisser à ses pieds.

Ces faire-valoir, ces mercenaires, ces métayers qui croyaient n’exister que par leur maître comprennent enfin que ce sont les esclaves qui font le maître. La liberté qu’ils découvrent leur confère la responsabilité : les victoires, les conquêtes, les crimes et les erreurs sont désormais les leurs.

« Nous sommes libres », pensent-ils, et cela les remplit de bonheur et d’effroi.

Mais pourquoi Agnes Obel chante-t-elle ainsi la chute de « son seul dieu » sous le titre de « Philharmoniques » ?
Est-ce la mort du « grand chef d’orchestre » qu’elle célèbre ainsi ?



Philarmoniques

Qui donc est mort
Hier au Soir
En bas gris et
Pleine gloire
C’est pas une perte
C’est mon seul Dieu à moi

Il est tombé
Pour se noyer
Dans une mer
De luxure
Et gagner
Champagne et
Nocturnes créatures

Tandis que les
Flots l’emportaient
En remplissant
Ses poumons
Moi, j’ai
Changé
Son or contre fleurs et riz

Verbe enflammé
Il employait
Pions et fermiers comme moi
Pour se repaître
De ses conquêtes
Nous sommes enfin libres

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

dimanche 13 mai 2012

Our Lady Of Solitude







« Non, je ne suis jamais seul avec ma solitude » chantait Georges Moustaki, qui célébrait, lui aussi, cette fidèle compagne dont Léonard Cohen fait une reine. De tous les drames et toutes les misères de la vie, des échecs et des ruptures, des malheurs et des tracas, elle prend forme et vie peu à peu pour élire domicile dans notre esprit.
Quand Georges Moustaki cultive le paradoxe en considérant la solitude comme le prix de la liberté tout en la faisant rimer avec « habitude », Léonard Cohen la fait rimer avec « gratitude ». Il la décrit comme une sainte protectrice, irradiant une lumière rassurante. Sans doute l’a-t-il intimement connue durant ses années de méditation, lorsque, à sa lumière, il parcourait les chemins de l’âme et du cœur.
C’est pourtant l’ombre de la mort qui délimite la lumière, et Léonard Cohen évoque (ou invoque) cette « chère défunte, reine de Solitude » qui nous emportera tous, comme un vaisseau (la barque de Charon ?). Il rejoint en cela Georges Moustaki pour considérer qu’elle sera, « à (notre) dernier jour, (notre) dernière compagne ».




Notre Dame de Solitude

Tout l’été, elle m’a touché
Dans mon âme, elle est née
De tant d’épines et de tant de halliers
Ses doigts, comme pour tisser
Vifs et frais

Et de son corps, la lumière fut
Chassant la nuit par sa grâce
Tout l’été, elle m’a touché
Je l’ai connue, l’ai connue
Face à face

Sa robe était bleu argenté
Ses mots rares et sa voix douce
Elle est bien le vaisseau du monde entier
Maîtresse, Oh, maîtresse de nous tous

Chère défunte, Reine de Solitude
Merci de tout mon cœur
De m’avoir gardé près de toi
Quand tant d’autres, Oh, tant d’autres sont à l’écart

Et de son corps, la lumière fut
Chassant la nuit par sa grâce
Tout l’été, elle m’a touché
Je l’ai connue, l’ai connue
Face à face


(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

samedi 28 avril 2012

I Came So Far For Beauty

I came so far for beauty
I left so much behind
My patience and my family
My masterpiece unsigned

I thought I'd be rewarded
For such a lonely choice
And surely she would answer
To such a very hopeless voice

I practiced all my sainthood
I gave to one and all
But the rumours of my virtue
They moved her not at all

I changed my style to silver
I changed my clothed to black
And where I would surrender
Now I would attack

I stormed the old casino
For the money and the flesh
And I myself decided
What was rotten and what was fresh

And men to do my bidding
And broken bones to teach
The value of my pardon
The shadow of my reach

But no, I could not touch her
With such a heavy hand
Her star beyond my order
Her nakedness unmanned

I came so far for beauty
I left so much behind
My patience and my family
My masterpiece unsigned



La beauté est une déclinaison de l’infini dans la pensée humaine. Inaccessible comme l’horizon, elle fascine et attire, mais ni la force ni la raison ne peuvent se l’approprier. Elle peut être un don comme elle peut être un fardeau ; elle peut être un leurre comme elle peut dire la vérité ; elle peut être un bien comme elle peut dissimuler le mal.
La beauté nous donne envie de vivre, mais nous maintient, bien souvent, dans une éternelle frustration.
Pourtant, la beauté n’est pas la perfection, et les chemins de la beauté ne sont pas ceux de la raison. La sainteté n’en ouvre pas l’accès, pas plus que la puissance ne permet de la dominer.

Léonard Cohen en témoigne dans cette chanson empreinte d’amertume autant que de lucidité, décrivant au passage toutes les hypocrisies, folies et tromperies des hommes qui voudraient paraître meilleurs pour mieux servir leur ambition et leur vanité :
Se faire admirer faute de pouvoir se faire aimer.
Se faire craindre faute de pouvoir se faire admirer.

Il évoque ainsi ceux qui font Dieu à leur image et s’en attribuent ensuite les qualités et les pouvoirs. Il raille la fausse modestie des emblèmes, l’hypocrisie d’une imitation de Jésus chassant les marchands du temple, et l’inanité des sentiments contraints. Il démontre l’absurdité de la vision anthropomorphique d’un dieu orgueilleux et cynique qui exige de ses créatures de l’adorer, les soumets aux pires fléaux, les menace et les punit pour leur faire implorer son pardon et le faire passer pour de la bonté.

Mais la beauté, quant à elle, reste inaccessible.
Comme une planète lointaine sur laquelle « la main de l’homme ne mettra jamais le pied » (pour paraphraser Claude Farrère), comme un drone ou une fusée sans pilote (Léonard Cohen joue sur les différents sens de « unmanned »), la beauté se passe très bien de nous et des hommes en général, peut-être, précisément, parce qu’elle n’existe que dans leur esprit.



J’ai Poursuivi la Beauté

J’ai poursuivi la beauté
J’ai tant abandonné
Ma patience et mon foyer
Mon chef-d’œuvre non signé

J’espérai sa récompense
Pour ce choix solitaire
Et surement sa réponse
A une telle voix qui désespère


Exerçant ma sainteté
J’ai fait la charité
Ma vertu et sa renommée
Ne l’ont pas même touchée

J’ai laissé l’or pour l’argent
Et je m’habille en noir
Où j’aurais dit « Je me rends »
J’attaque par devoir


J’ai chassé du casino
Marchands d’argent et de chair
Et j’ai moi-même décidé
De ce qui est pourri ou vert

Exigé l’obéissance
Frappé pour qu’on se dise
La valeur de ma clémence
L’ombre de mon emprise


Mais je n’ai pu la toucher
Malgré ma main si forte
Son étoile hors de portée
Sa nudité sans pilote

J’ai poursuivi la beauté
J’ai tant abandonné
Ma patience et mon foyer
Mon chef-d’œuvre non signé

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)