"You are always on my mind!"

samedi 28 février 2015

Teachers
















Cet étrange poème aux rimes redoublées pourrait être lu comme l’éducation sentimentale chantée par Léonard Cohen sous forme de questions sans réponse. Si ce récit est, clairement, autobiographique, il réveille en chacun de nous le souvenir des errements de l’âme lorsque, pour la première fois le corps s’enflamme et le cœur s’emballe, lorsque l’on découvre, étonné, des pulsions qui ne prennent de sens qu’avec des sentiments, mais que l’on ne sait encore ni pourquoi, ni à qui, ni comment…
La grâce d’un visage, les reflets de cheveux, l’élégance de courbes, la douceur d’une voix, la lumière d’un regard… tout fait battre le cœur, et fait monter la sève, et fait brûler la peau.
Mais l’on ignore tout de ce qui peut permettre d’aller au fond du cœur, de voir au fond de l’âme car l’on ignore tout… de soi-même.
Pour apprendre à aimer, apprendre à être aimé, qui écouter ? Qui suivre ?
Quel étrange malaise s’empare de nous quand notre cœur ne trouve ni reflet ni écho à son trouble ?
Quel remède trouver ? Faut-il souffrir encore, jeûne et abstinence, ascèse et solitude ?
Et l’on pense mourir tant la vie nous appelle.
Puis c’est le corps qui parle et le cœur qui se tait. Poussé par le désir, mais jamais rassasié, ne sachant pas encore ni aimer ni haïr, nous tentons d’accorder les sentiments confus qui se bousculent en nous en cherchant une issue.
Nous voudrions offrir de nous ce qui est beau, mais que nul ne peut voir s’il n’aime pas déjà. Nous voudrions paraître ce que nous ne sommes pas, ou pas encore, ou pas tout à fait.
Croyant avoir compris la profondeur du cœur, nous sommes encore blessés par le mépris épais qui glisse à sa surface.
Et nous cherchons longtemps, avec un faible espoir, le regard qui enfin verra que nous voyons au delà du paraître.
Mais, un jour, un regard, quelques mots, un silence, se frayent un chemin au plus profond de nous. Les couleurs, les reliefs apparaissent alors dans la chaude lumière qu’on appelle l’amour.
On comprend que le cœur n’a point de professeur. Ni leçons ni devoirs ; un seul guide : l’espoir. L’amour ne s’apprend pas. On apprend à donner ; à recevoir, aussi. On apprend à parler, et à mieux écouter. On apprend la confiance, et la sincérité. On apprend la patience, et la ténacité. On apprend la douceur, on apprend la tendresse. En apprenant à vivre, on apprend le bonheur.
A Hélène



Professeurs

J’ai rencontré une femme, jadis
Les cheveux noirs comme la nuit
Es-tu un professeur du cœur ?
« Non », elle répondit

J’ai rencontré une fille, là-bas
Cheveux dorés, fins comme soie
Es-tu un professeur du cœur ?
« Oui, mais pas pour toi »

J’ai rencontré un pauvre hère
Dans un coin, je l’ai découvert
« Suivez-moi », dit le vieux sage
En marchant derrière

Je rentrais dans un hôpital
Nul n’allait bien, nul n’allait mal
Au départ des infirmières
J’étais tout à fait bancal

L’aube vint, et, pour midi
Avec ma cuillère d’argent
Je trouvais un bistouri

Des filles entrèrent par erreur
Où les bistouris font un malheur
Qu’enseignez-vous à mon cœur ?
« La rupture aux vieux cœurs »

M’éveillant, un matin tôt,
Plus d’infirmières, et plus hôpitaux
Ai-je assez tailladé, seigneur ?
« Tu n’as plus que les os »

J’ai mangé, mangé, mangé
Pas un plat je n’ai négligé
Combien coûte tout cela ?
« En haine, on peut l’échanger »

J’ai donc haï en toute place
A tout travail, sur toute face
Quelqu’un m’offrit des vœux
Je fis vœu que l’on m’embrasse

Des filles m’ont embrassé d’abord
Et des hommes l’ont fait alors
Est-ce une passion parfaite ?
« Non, recommence encore »

J’étais fort, un Apollon
Sachant les paroles des chansons
Mon chant vous-a-t’il plu ?
« Les mots ne sont pas les bons »

A qui est-ce que je m’adresse ?
Qui entend ce que je confesse ?
Qu’enseignez-vous à mon cœur ?
« Aux vieux cœurs, la sagesse »

Professeurs, ai-je fait mes devoirs ?
En faire plus, je ne pense pas pouvoir
Ils rirent, et rirent, et dirent : « Petit,
As tu fait tes devoirs ?
As-tu fait tes devoirs ?
As-tu fait tes devoirs ? »


(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

samedi 14 février 2015

Sing Another Song, Boys







Si l’on peut légitimement s’interroger sur la signification de cette chanson, les propres commentaires de son auteur, Léonard Cohen, ne font que renforcer la perplexité. Certes, il s’agit des multiples causes et mécanismes qui peuvent conduire à l’inexorable échec de la relation entre un homme et une femme. Ce que chacun voit en l’autre ne serait qu’une projection, et la conquête de l’amour se solderait par une victoire indissociable d’une défaite. Deux êtres poursuivant leur rêve ne pourraient jamais se rejoindre que pour se déchirer sans se comprendre. Leur union ne serait faite que la tentative de se tyranniser mutuellement… On pourrait voir là l’illustration du sentiment d’échec dont fait souvent état Léonard Cohen à propos de sa vie sentimentale (« Never Any Good »). Faute de pouvoir vraiment comprendre ou conjurer cette fatalité, il en vient à proposer de « changer de chanson », mais la nouvelle chanson ne fait que répéter, avec l’énergie du désespoir, des « La la la… » aussi vains que véhéments.
« Léonard Cohen est l’un de ces rares auteurs de chansons dont vous pouvez mâcher les mots pendants des mois et des mois et toujours leur trouver une saveur » écrivait Nick Jaina. Ce texte en est bien l’illustration. Les mots en gardent indéfiniment une étrange saveur, que la vie, un jour ou l’autre, permet d’identifier. Pour autant, Léonard Cohen se défend d’être un pessimiste ou un désespéré. L’obscurité, dans l’univers qu’il décrit, n’est jamais totale, et de la faiblesse-même peut venir le salut : « There is a crack ineverything – That’s how the light gets in ».
ALN


Changeons de Chanson, les Gars
(Changeons de chanson, les gars : celle-ci est vieille et avariée)

Les ongles à ses doigts sont brisés, je vois
Le feu brûle tous ses navires
Et l’adorable fille du prêteur à gages
Est dévorée, dévorée par le désir
Elle l’épie par la vitrine
De la boutique de son vilain papa
Elle le hèle avec un micro
Qu’a dû lui laisser un pauvre chanteur comme moi
Elle brandit un poignard nazi
Le tente avec un hautbois
Le trouve recroquevillé
Et elle veut être sa femme
Il dit : « Au lit, je peux aller
Mais, s’il te plait, laisse le futur
Laisse le ouvert »

Il se tient en hauteur
Oh, je présume qu’il se voit comme le tout premier
Et, la main sur sa ceinture de cuir
Comme si c’était la barre d’un grand paquebot d’acier
Elle apprendra bien à se toucher
Tandis que les voiles brûlent comme du papier
Et il allume la chaîne
De ses fameux cigarillos
Ah, mais jamais, jamais ils n’atteindront la lune
Du moins pas celle que vous voudriez
Les débris flottent sur la mer, au large
Ne portant aucun survivant
Mais laissons ces amants se demander
Pourquoi ils ne s’atteignent jamais
Mais changeons de chanson, les gars
Celle-ci est vieille et avariée
La la la…

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)


samedi 7 février 2015

The Butcher







Dans sa forme particulière de syncrétisme, Léonard Cohen évoque dans la même chanson le mystère de la rédemption, le sacrifice d’Isaac (un épisode biblique qui paraît avoir pour lui une valeur fondatrice et sur lequel il revient dans « Story of Isaac »)… et les paradis artificiels ! Dieu exigeant d’Abraham le sacrifice de son fils unique avant qu’un ange ne vienne lui ordonner de l’épargner et de lui subsituer un agneau, puis Dieu-le-père offrant son fils (unique aussi) en sacrifice pour le salut de l’humanité. La parenté (!) de ces mythes est évidente. L’histoire d’Isaac inaugure manifestement un véritable progrès de civilisation, dès lors que la croyance religieuse n’impose plus de sacrifice humain mais sacralise la vie. Léonard Cohen prolonge très naturellement cette remise en question d’une « tradition » probablement aussi vieille que l’humanité et conteste, dans « Story of Isaac », la guerre pour laquelle les dirigeants envoient au sacrifice ultime les enfants de la nation. Ici, face à l’idée qui émerge de ces mythes, l’idée que la vie a un sens puisqu’elle est sacrée, il oppose la nuit du doute et de l’angoisse, avec le refuge de la drogue qui procure un plaisir éméphère et conduit inexorablement à l’abîme. Pourquoi donc louer Dieu pour avoir créé la nuit si longue et si froide ? C’est alors qu’intervient une bascule dont Léonard Cohen est familier. Les rôles s’inversent ou se confondent : Dieu et l’auteur du sacrifice, le père et le fils, l’humanité et son sauveur… laissant presque entendre que Dieu pourrait mourir si les hommes ne viennent pas à son secours.
Bien sûr, il ne s’agit là que d’une lecture, et cette chanson comme d’autres peut être interprétée de multiples façons. Bien évidemment aussi, on est en droit de ne pas suivre Léonard Cohen sur son chemin spirituel, de nier l’existence d’un Dieu créateur du bien donc du mal, de rejeter les mythes qui dégagent les hommes de leur responsabilité… mais cette synthèse, cette fusion  qu’en propose Léonard Cohen nous ramènent aux fondements même de toute spiritualité : la connaissance de notre mort inéluctable, qui pourrait faire conclure à l’inanité de la vie mais lui donne en fait tout son sens et son importance.
A Hélène



Le Boucher

J’ai rencontré un boucher
Qui sacrifiait un agneau
Et je l’ai accusé
De torturer l’agneau
Il dit : « Ecoute-moi, petit
Je suis qui je suis
Et toi, tu es mon unique fils »

J’ai trouvé une aiguille d’argent
Elle fit, plantée dans mon bras
Du bien, du mal
A la fois
Mais, les nuits glaciales
Ça me protégeait du froid
Mais que la nuit est longue !

J’ai vu, où l’agneau fut tué
Des fleurs qui poussaient
Devais-je en remercier Dieu ?
Emettre des sons joyeux ?
Il dit « Ecoute, écoute-moi bien
Moi, je tourne en rond
Et toi, tu es mon unique fils »

« Ne me laisse pas là
Ne me laisse pas là
Je viens de tomber
J’ai du sang sur le corps
Et du givre sur l’âme
Va, mon fils, ce monde est à toi »


(Traduction – Adaptation : Polyphrène)