"You are always on my mind!"

samedi 29 août 2015

Do Have I To Dance All Night?









Fort peu connue car Léonard Cohen ne l’a chantée que pendant sa tournée de 1976, et ne l’a enregistrée qu’en 45 tours, « Do Have I To Dance All Night » est considérée par certains amateurs érudits comme la quintessence des chansons de Léonard Cohen. On peut y trouver en effet ce mélange caractéristique de séduction, de sexe et d’érotisme, mais aussi d’ironie et d’autodérision avec une pointe de cynisme qui constituaient les ingrédients de ses chansons à cette époque. Par comparaison, ses derniers albums peuvent paraître bien différents, dominés par spiritualité, humilité, et sensibilité. Qu’elles soient assouvies ou assagies, les pulsions qui aiguillonnent la jeunesse font place à la prétendue sagesse qui prélude à la vieillesse. Mais, comme le dit Alain Turban dans sa magnifique chanson « Quel le temps passe vite », chantée par Mouloudji : « L’âge ne donne pas de raison, c’est la raison qui prend de l’âge ». Il est vrai que certains thèmes et certains termes, énoncés par des « jeunes », sont considérés avec une indulgence amusée (« Il faut bien que jeunesse se passe ») alors qu’ils seraient jugés choquants ou incongrus dans la bouche d’une personne « d’un certain âge ». Au fil des années, la poésie de Léonard Cohen a certainement évolué, bien qu’érotisme et mysticisme y soient restés intimement liés. Il s’en dégage aujourd’hui une forme de philosophie fondée sur la lucidité (que beaucoup confondent avec une forme de dépression), mais aussi de responsabilité, celle du chanteur qui sait qu’il touche les cœurs et se doit de leur apporter un message non pas de gaité, d’espoir ou de rébellion, mais simplement d’humanité, au sens le plus fondamental du terme. Cela n’est pas encore apparent dans « Do I Have To Dance All Night », mais c’est bien le même Léonard Cohen dont la voix fait son chemin à travers les failles de nos apparences.
ALN


Dois-je Danser Toute La Nuit ?

J’ai quarante ans, la lune est pleine
Tu me touches mieux que moi-même
Et tu fais très bien l’amour
Petite demoiselle, je t’aime
Tu es si fraîche, si nouvelle
Je t’apprécie, chérie
Je n’aime rien autant, ma belle
Que de remuer ainsi

Mais dois-je danser toute la nuit ?
Mais dois-je danser toute la nuit ?
Dis-moi, oiseau du Paradis
Dois-je danser toute la nuit ?

Tu n’es pas tenue de me dire, eh bien
Ce que tu penses de moi, et puis
Disons que je vais bien
Mais dois-je danser toute la nuit ?

Dois-je danser toute la nuit ? …

J’ai étudié ce pas, jadis
Et je l’ai répété quand tout le monde dormait
Je t’ai attendue la moitié d’ ma vie
Je n’ pensais pas que tu accepterais
Et tu es devant mes yeux éblouis,
Disant « Oui, oui, oui ! »

Mais dois-je danser toute la nuit ?
Mais dois-je danser toute la nuit ?
Dis-moi, oiseau du Paradis
Dois-je danser toute la nuit ?


(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

vendredi 28 août 2015

Winter Lady








« Winter Lady » figure parmi les premières chansons de Léonard Cohen, sur l’album « Songs of Leonard Cohen » en 1967. Il l'a aussi chantée en solo sur la bande son du film « McCabe & Mrs. Miller ». Graeme Allwright l’a rendue célèbre dans les pays francophones par sa très belle adaptation sous le titre de « Vagabonde ». J’ai donc le sentiment d’être un prétentieux iconoclaste en tentant ma propre traduction, et j’avais jusqu’ici évité de traduire les chansons de Léonard Cohen déjà adaptées et chantées par Graeme Allwright. Cependant, ayant déjà traduit plus de 110 chansons de Léonard Cohen, je ne pouvais les écarter plus longtemps. Je me lance donc, par souci de cohérence et d’exhaustivité, avec timidité et appréhension, mais aussi avec un grand intérêt car cet exercice est, pour moi, le meilleur moyen de pénétrer au cœur d’une chanson.
« Winter Lady » paraît pourrait figurer parmi toutes les chansons de cette époque, évoquant, au masculin ou, plus rarement, au féminin, la force de la liberté face aux liens de l’amour (Don’t think twice, Ruby Tuesday, Runaway, King of the road, April come she will…). Cependant, le halo de mystère propre à la poésie de Léonard Cohen est ici nimbé d’un grand romantisme, tel qu’il apparaît rarement dans ses chansons.
Il s’agit, semble-t-il, d’une simple rencontre, d’une soirée avec une « passante », d’une halte sur son chemin… Mais l’hôte d’un soir n’est-elle qu’une étrangère que le hasard a fait s’arrêter là ? Si sa présence éveille le souvenir d’un amour passé, enterré par l’hiver, pourquoi l’évocation en produit-elle un tel effet ? Est-ce le retour de l’amante prodigue ou simplement un écho qui résonne étonnamment fort parce qu’il atteint des sensibilités déjà accordées ?
Et l’on se plait à croire, avec l’auteur, au retour de l’amour ou au retour d’un amour car le silence, soudain, laisse entendre les battements de deux cœurs.
A Hélène


Fille de l’Hiver

Voyageuse, reste encore
Jusqu’au petit jour, attends
Sur ton chemin, je n’suis qu’un port
Je sais, et non ton amant

J’étais avec une fille de neige
Quand j’étais un soldat
J’ai combattu chaque homme pour elle
Jusqu’à ce que les soirs soient froids

Elle portait ses cheveux comme toi
Excepté quand elle dormait
Puis les tissait sur un métier
D’or, d’haleine, et de fumée

Pourquoi, sur le pas de la porte
Restes-tu figée soudain ?
Tu avais choisi ton trajet
Avant de prendre ce chemin

Voyageuse, reste encore
Jusqu’au petit jour, attends
Sur ton chemin, je n’suis qu’un port
Je sais, et non ton amant


(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

jeudi 27 août 2015

Jazz Police












Parmi les « fans » de Léonard Cohen, nombreux sont ceux qui se disent déconcertés par cette chanson, la trouvent étrange ou incongrue, et la relèguent en bas de classement, et plus rares ceux qui la considèrent avec intérêt. Qu’elle soit surprenante est un fait, mais ce n’est pas la seule fois que Léonard Cohen s’essaie à un nouveau style et nous surprend par son audace iconoclaste. Ce n’est donc peut être pas de la provocation, mais plutôt une forme d’expérimentation.
Néanmoins, le texte porte beaucoup plus de sens qu’il n’y paraît en première écoute, et  Jason Murray en fait une exégèse magistrale et passionnante. Il mentionne l’origine de cette chanson, lorsque Léonard Cohen enregistrait son album « Recent Songs » avec Roscoe Beck et son groupe « Passenger» qui se laissait parfois aller à des digressions jazziques. Léonard Cohen les rappelait gentiment à l’ordre, et jouait alors le rôle de la « Jazz Police »*, gardienne de l’orthodoxie.
Il est vrai qu’il existe une tendance naturelle et assez répandue à vouloir défendre une idée précise et formelle d’un style, qu’il soit poétique, littéraire, ou musical. Le jazz n’y a pas échappé, et le terme de « Jazz Police » a été utilisé par d’autres dans le même sens, éventuellement avec une référence à cette chanson (« drop your axe »).
Par une pirouette familière, Léonard Cohen inverse ensuite les rôles, au point que l’on ne sait plus trop bien de quel côté de la barrière il se situe. Son choix transparaît cependant dans les pointes d’humour et d’autodérision qui surgissent ici et là. Léonard Cohen, avec son esprit curieux, ouvert à toutes les expériences, est clairement rétif à l’étiquetage et à l’enfermement dans une catégorie. En musique comme dans tous les aspects de la vie, il considère que la standardisation étouffe la création, que les contraintes normatives stérilisent l’expression, et que la liberté est nécessaire au progrès. Il va jusqu’à prendre en comparaison la religion chrétienne, synonyme d’austérité pour certains, de joie pour d’autres.
Au delà du semblant d’hypocrisie et de cynisme que ses termes peuvent suggérer, on peut discerner la conscience de l’ambivalence fondamentale, illustrée ici par l’envie de liberté créatrice et le besoin instinctif de contrôle, l’âge pouvant faire pencher vers ce dernier en se donnant les apparences de la sagesse.
ALN



Jazz Police

Dites-moi pourquoi sonne le tocsin ?
Depuis des millénaires, tout est pareil
Je suis là depuis mercredi matin
Mercredi matin, crois pas mes oreilles

Jazz Police fouille au fond de mes dossiers
Jazz Police interroge ma nièce
Jazz Police doit obéir sans pitié
Pose ta guitare, c’est la Jazz Police

Jésus, par beaucoup au sérieux est pris
Jésus est pris gaiment par très peu
Jazz Police payée par Jean-Paul Getty
Jazzmen payés par Jean-Paul Getty deux

Jazz Police, ton appel, j’entends
Jazz Police, je suis sans joie
Jazz Police, je sens un penchant
Un penchant pour toi

Fou comme un raciste épris d’ liberté
A ce que fait le chef, j’applaudis
Dis-moi, spacieuse et grande beauté
Ai-je des problèmes avec la Jazz Police ?

Jazz Police fouille au fond de mes dossiers
Jazz Police interroge ma nièce
Jazz Police doit obéir sans pitié
Pose ta guitare, c’est la Jazz Police

Jamais ils ne comprendront notre culture
Jamais ils ne comprendront, la Jazz Police
Jazz Police travaille pour ma mère, c’est sûr
Le sang est beurre plus épais que graisse

Je veux être quelqu’un que j’admire
Je veux être ce balèze dans la rue
Mettez une autre tortue à cuire
Les gars comme moi adorent la tortue

Jazz Police, ton appel, j’entends
Jazz Police, je suis sans joie
Jazz Police, je sens un penchant
Un penchant pour toi

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)


* L’idée  de « Jazz Police » est souvent évoquée par les Jazzmen, et un groupe de musiciens en a fait son nom de scène, avec le même esprit d’autodérision.