"You are always on my mind!"

samedi 24 août 2013

Field Commander Cohen










Léonard Cohen évoque, de temps à autre, la question de l’armée, de la guerre, et du devoir civique ou patriotique, en des termes plutôt respectueux bien que parfois ambivalents : There is a war, The captain, The nightcomes on, The traitor, First we take Manhattan, On that day
Il est tentant de voir là le souvenir de son père, disparu très tôt, qui aurait souhaité le voir embrasser la carrière militaire, mais aussi la trace de son engagement personnel en Israël.
Au delà de ce premier niveau de lecture, il convient de noter que les allégories sont nombreuses, et que l’humour et l’autodérision ne sont jamais absents.
Imaginer Léonard Cohen, agent secret subversif, en service commandé pour un intérêt supérieur, renvoie à d’autres chansons dans lesquelles il évoque directement sa mission de chanteur (The tower of song) ou de porte-parole (Going Home). Puis, comme dans d’autres chansons, les rôles s’inversent ou se confondent, et l’auditeur peut s’interroger sur l’identité du locuteur : Celui-ci semble, dans les premiers vers de "Field Commander Cohen", parler de Léonard Cohen à la troisième personne ("He was our most important spy"), puis s’adresse directement à lui ("I know you need your sleep now"). Par contre, dans les dernières strophes ("Ah, lover, come and lie with me"), on peut penser que c’est Léonard Cohen lui-même qui prend la parole.
Cette juxtaposition de points de vue a pour effet de souligner les conflits ou contradictions qui peuvent naître du sentiment d’avoir un devoir à accomplir et de ne pas se sentir toujours « à la hauteur », que ce soit par faiblesse constitutionnelle ou par lâcheté : Le sentiment d’être tiraillé entre une mission, un rôle à assumer, et le besoin d’amour ou, tout simplement, de repos. On retrouve là le thème de « Tower of Song », où Léonard Cohen oppose amour et destin : le chanteur, répondant à sa vocation – ou sa mission – est hors de portée, quoi qu’il lui en coute, des amours temporelles.
A propos d’amour, Léonard Cohen revient, une fois de plus, sur les multiples courants, parfois contradictoires, qui l’animent, l’ambivalence fondamentale des sentiments (Eros et Thanatos), les multiples visages de la personnalité, mais aussi l’attrait que peuvent susciter ses « mauvais côtés », tant il est vrai que ce sont les imperfections qui mettent en évidence la beauté.
C’est tout cela qui anime et conduit "le commandant Cohen", sur le champ de bataille de la vie.
Et chacun de nous peut s’y reconnaître…


* Citation de "Rum and Coca-Cola", de Lord Invader, que Léonard Cohen interprète manifestement en référence à la version originale et non à la version américaine édulcorée.



Le Commandant Cohen

Le commandant Cohen, c’était notre meilleur agent
Blessé en service commandé
Ajoutant de l’acide
Aux cocktails des réceptions d’ambassade
Pressant Fidel Castro d’abandonner terres et châteaux
Tout quitter et, comme un homme
Revenir dans le banal
Des salles d’attentes et tickets de queue
Suicides par potion magique
Et grandes marées messianiques
Et puis montagnes russes ethniques
Et toutes autres formes d’ennui vendues pour de la poésie

Je sais qu’il te faut dormir
Je sais, ta vie n’est pas gaie
Mais des hommes vont périr
Où tu devrais faire le guet

Je n’sais pas,
Mais je t’ai entendu prendre parti
Pour les pauvres
Et puis, j’ai entendu ta prière
D’être ni plus ni moins rien d’autre
Que, pour une femme fidèle et reconnaissante, son chanteur millionnaire
Le saint patron de l’envie, l’épicier du désespoir
Bossant pour le Yankee Dollar

Je sais qu’il te faut dormir…

Oh, amour, viens à mes côtés
Si c’est mon amour que tu es
Montre ton plus tendre côté
Et quand ce n’ sera plus assez
Laisse les autres, mauvais, côtés
Venir et se manifester
Oh, amour, oh, amour, oh, amour
Oh, amour, oh, amour, oh, amour

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

dimanche 11 août 2013

Ballad of the Carpenter
















L’Evangile selon Phil Ochs : En racontant la vie de Jésus, ce chanteur américain engagé des années 60 met en exergue un message politique et social limpide. Il lui suffit pour cela d’actualiser un peu le vocabulaire. Les pharisiens deviennent ainsi, tout simplement, les riches (il ne va pas jusqu’à dire « les capitalistes »), tandis que le peuple qui entoure Jésus est représenté par les pauvres et les travailleurs (en clair, les prolétaires). D’autres, avant et après lui, ont mit en avant cette interprétation, y compris parmi les membres du clergé dit « progressiste ». Il est vrai que la simplicité et le dénuement dans lesquels vivait et que prônait Jésus contrastent avec les fastes de l’institution qui se proclame son Eglise. Le même message a été, de fait, formulé de temps à autre au cours des deux mille ans d’histoire qui se sont écoulés depuis la naissance de Jésus. Certains de ceux qui ont prôné le dénuement et ont voulu défendre les pauvres ont même été canonisés : ce sont maintenant des saints qui figurent sur le calendrier, mais l’Eglise elle-même n’a guère changé, et s’est trop souvent comporté en outil d’asservissement, ou en prolongement des pouvoirs temporels. Des voix s’élèvent, y compris au sein de cette institution, parfois même par la bouche de celui qui la conduit, pour en revenir au message originel, mais l’institution, construction humaine instrumentalisée par les puissants, les étouffe ou les dilue par la langue de bois et les fastes rituels. De cette institution figée, les saints des temps présents sont à des années-lumière. L’abbé Pierre, Mère Teresa… ont mené une vie exemplaire dans le dévouement, et leur honnêteté fondamentale les a conduits à avouer leurs faiblesses et leurs fautes, à exprimer leurs doutes, et à se montrer infiniment plus tolérants et compréhensifs que leur hiérarchie. D’autres femmes et hommes, agnostiques ou athées, sans autre souci que la dignité humaine et la justice, mènent, au risque de leur vie, les mêmes combats avec le même courage.
Qui faut-il louer : celle ou celui qui se reconnaît humain jusqu’à consacrer sa vie à son prochain sans marchander sur une quelconque récompense dans l’au-delà, où celui qui agit par crainte de Dieu ou pour gagner un hypothétique paradis ?


Ballade du Charpentier

Jésus était ouvrier
Et un héros en son temps
Né dans la ville de Bethléem
Juste avant le nouvel an
Juste avant le nouvel an

Quand Jésus était un garçon
Dans les rues, on raconte,
Qu’il discutait avec les adultes
Et leur faisait honte
Oui, il leur faisait honte

Il devint tâcheron journalier
Tout en parcourant la terre
Il vît que richesse et pauvreté
Allaient toujours de pair
Allaient toujours de pair

Il dit alors « Venez, travailleurs,
Paysans, plébéiens.
Rassemblez-vous ; ne faites plus qu’un
Le monde vous appartient
Le monde vous appartient

Les riches surent ce que la charpentier faisait
Aux romains, ils sont allés
Dire « Arrêtez Jésus, ce rebelle.
Pour Dieu et l’homme, c’est un danger »
Pour Dieu et l’homme, c’est un danger »

Le commandant des troupes d’occupation
Se moqua, et puis dit :
« Il reste une croix au mont du Calvaire.
Il mourra avant lundi
Il mourra avant lundi »

Mais il marchait parmi les pauvres
Car des leurs était Jésus
Les pauvres empêchaient qu’on s’approche pour
Le prendre au dépourvu
Le prendre au dépourvu

Ils soudoyèrent son trésorier
Et en firent leur agent
Et il vendit son frère à ses tortionnaires
Pour une poignée de pièces d’argent
Pour une poignée de pièces d’argent

Et Jésus fut conduit en prison
Ils le frappèrent tout en lui proposant
D’abandonner les pauvres pour travailler
Pour les riches et pour leur clan
Pour les riches et pour leur clan

Et la sueur coulait dans ses yeux
Que le sang venait rougir
Et ils l’ont cloué sur une croix romaine
Ils riaient de le voir mourir
Riaient de le voir mourir

Deux mille ans sont passés depuis, et
Tant de héros en vain
Mais les rêves du pauvre charpentier
Sont toujours entre vos mains
Sont toujours entre vos mains

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)