"You are always on my mind!"

jeudi 14 juillet 2011

Please Don't Pass Me By (A Disgrace)




A Londres, en mai 1970, Léonard Cohen a enregistré sur scène « Please Don’t Pass Me By », un titre « hors série », d’une exceptionnelle durée de 13 minutes, où seules sont chantées quelques lignes répétitives, au cours d’une véritable harangue qui se passe de commentaires.
La souffrance des autres dérange, à la fois par le sentiment de culpabilité qu’elle procure (nous préférerions ne pas savoir) et parce que nous savons bien (même si nous tentons de ne pas y penser) que cela « n’arrive pas qu’aux autres ».


Ne Passez Pas Sans Me Voir (Déconsidération)

Je marchais dans les rues de New York quand j’ai frôlé l’homme qui marchait devant moi. Et j’ai senti dans son dos un carton. En passant sous un réverbère, j’ai pu lire ceci :
« Ne passez pas sans me voir – Je suis aveugle mais vous voyez – De la vue, je suis privé – Ne passez pas sans me voir ».
Je descendais la 14e avenue quand, au coin de la rue, je vis d’étranges difformités humaines. C’était une école pour handicapés. Il y avait des infirmes, en fauteuil roulant ou béquilles, et il neigeait, et j’ai eu cette impression que toute la ville chantait ceci :

Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Et, vous savez, tout en marchant, je pensais qu’eux, ils chantaient cela ; je pensais que c’était eux qui chantaient cela ; je pensais que c’était l’autre qui chantait cela ; je pensais que c’était quelqu’un d’autre. Mais, alors que je passais, j’ai su que c’était moi, et que je chantais cela pour moi-même. Ça disait :

Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Ne passez pas sans me voir.

Je sais bien que vous êtes assis là dans vos fauteuils de velours et que vous pensez : « Il est là, sur scène, à dire des choses qu’il pense, mais, moi, je n’aurai jamais à chanter cette chanson ». Mais je vous promets, mes amis, que vous allez la chanter, cette chanson : peut-être pas ce soir, peut-être pas demain, mais un jour, vous serez à genoux, et je veux que vous connaissiez les paroles le moment venu. Parce que vous allez avoir à chanter cela pour vous-mêmes, ou pour un proche, ou pour votre frère. Ça dit :

Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Eh bien, je chante cela pour les Juifs et les Gitans, et la fumée qu’ils firent. Et je chante cela pour les enfants d’Angleterre, aux visages si graves. Et je chante cela pour un sauveur sans personne à sauver. Hé, ne vous mettrez-vous pas à nu pour moi ? Hé, ne vous mettrez-vous pas à nu pour moi ? Ça dit :

Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Là, il n’y a rien que je vous dise qui puisse vous aider à connecter la nuit torturée jusqu’au sang avec le jour qui va suivre. Mais je veux que ça vous fasse mal. Je veux que ça s’achève. Hé, ne vous mettrez-vous pas à nu pour moi ? Oh, là

Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Bon, je chante cette chanson pour vous, les Bêtes Blondes ; je chante cette chanson pour vous, les Vénus dans vos coquillages sur l’écume de la mer. Et je chante cela pour les monstres, et les infirmes, et les bossus, et les brûlés, et les mutilés, et les brisés, et les écartelés, et tous ceux dont vous parlez autour d’un café, aux réunions, aux manifestations, dans les rues, dans votre musique, dans mes chansons. Je veux dire ceux qui brûlent en vrai ; je veux dire ceux qui brûlent en vrai.

Je dis : Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Je sais que vous pensez encore que c’est moi. Je sais que vous pensez qu’il s’agit de quelqu’un d’autre. Je sais que ces mots ne sont pas les vôtres. Mais je vous le dis, mes amis, un jour :

Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber à genoux
Vous allez tomber…

Oh, Ne passez pas sans me voir,
Oh, ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Oh, Ne passez pas sans me voir.

Bon, vous savez que j’ai mes chansons, et j’ai mes poèmes. J’ai mon livre et j’ai « L’Armée »*, et, parfois, j’ai vos applaudissements. Je fais un peu d’argent, mais, vous savez quoi, mes amis, je suis toujours là, dans le coin. Je suis avec les difformes, je suis avec le pourchassé, je suis avec le mutilé, oui, je suis avec l’écartelé, je suis avec le déchu, je suis avec le pauvre. Allez…

Ne passez pas sans me voir,
Là, je dois partir mes amis
Mais ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Maintenant, je veux me défaire de ma dignité ; oui, prenez mas dignité. Mes amis, prenez ma dignité, prenez ma forme, prenez mon style, prenez mon honneur, prenez mon courage, prenez mon temps, prenez mon temps… temps…
Car, vous savez, je suis avec vous à chanter cette chanson. Et je souhaite que vous rentriez chez vous étant quelqu’un d’autre. Je souhaite que vous rentriez chez vous étant quelqu’un d’autre. Ne soyez pas celui avec qui vous êtes venus. Ne soyez pas celui avec qui vous êtes venus. Ah, je ne le serai pas. Je ne peux pas le supporter. Je ne peux pas supporter qui je suis. C’est pourquoi je dois tomber à genoux. Parce que je ne peux pas faire cela par moi-même. Je n’existe plus par moi-même car celui que j’étais auparavant, c’était un tyran, c’était un esclave, il était dans les fers, il était brisé, et alors il chantait :

Ne passez pas sans me voir,
Mais ne passez pas sans me voir,
Je suis aveugle, mais vous voyez
Oui, de la vue, je suis privé
Ne passez pas sans me voir.

Eh bien, j’espère vous voir, vous, là, dans le coin. Oui, j’espère qu’en m’en allant je vous entendrai chuchoter avec la brise. Car je vais vous quitter, maintenant, je vais me trouver un autre. Trouver un autre.
Et ne passez pas sans me voir.

* « The Army » était le nom du groupe musical de Léonard Cohen, à l’époque.

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)


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