"You are always on my mind!"

dimanche 9 août 2015

Queen Victoria








Léonard Cohen a enregistré seul dans une chambre d’hôtel du Tennessee en 1972, et n’a jamais chanté en public, “Queen Victoria” (« Live Songs, 1973),  résurgence d’un poème de son ouvrage controversé “Flowers for Hitler” (McClelland and Stewart, Toronto 1964). La version chantée comporte des changements apparemment mineurs. Sur un tempo d’une invraisemblable lenteur, et sur un ton désespéré, Léonard Cohen évoque la figure légendaire de la Reine Victoria, reine du Royaume Uni et d’Irlande de 1837 à 1901, et emblème du puritanisme. Au cours de son très long règne, elle réussit à rester très populaire d’une part en incarnant la tradition et les valeurs morales « rassurantes » dans une période de révolution industrielle et de bouleversement sociaux, mais aussi en suscitant la sympathie à la suite des multiples attentats dont elle fut victime (sans grand mal), et de son deuil inconsolable, qu’elle porta durant quarante ans.
C’est donc à cette rigueur et cette tristesse que fait ici référence Léonard Cohen, mais la seconde strophe évoque la froideur humide d’une gare déserte au cœur de l’hiver, avec ses piliers et poutrelles de fonte, et sa verrière encrassée… tout comme Victoria Station, l’une des principales gares de Londres. Le rapprochement de ces deux images est donc remarquablement efficace pour décrire l’humeur de l’auteur, et l’explication en vient alors : le départ de sa bien-aimée, partie « avec d’autres garçons ». Comme la reine Victoria, qui reçut une éducation austère et recluse, il rêve donc de rééduquer la traitresse pour lui faire passer le goût du confort et de la futilité. Déconcerté et frustré par l’évolution des mœurs (« l’amour moderne, l’amour libre ») il rejoint la reine endeuillée dans son admirable chagrin et son insupportable discours moralisateur…
De ce que l’on connaît de la vie de Léonard Cohen, on peut déduire que tout cela est à prendre au second ou troisième degré !
ALN



Reine Victoria

Reine Victoria
Mon père, avec tout son tabac, vous aimait
Je vous aime aussi sous toutes vos formes
L’adorable et svelte vierge flottant sur les barbes allemandes
L’odieuse gouvernante des immenses cartes roses
La solitaire portant le deuil d’un prince

Reine Victoria
Je suis froid et pluvieux
Je suis crasseux comme la verrière au toit d’une gare
Je me sens comme une exposition de fonte déserte
Je veux des décorations partout
Car mon amour est partie avec d’autres

Reine Victoria
Portez-vous le cilice sous la dentelle blanche ?
Serez-vous dure pour elle ?
Lui ferez-vous lire ces petites Bibles ?
Lui ferez-vous porter un corset de maintien ?
Je la pure comme le pouvoir
Je veux sa peau un peu chancie sous les jupons
Lui ferez-vous oublier
L’aisance du bidet ?

Reine Victoria
L’amour moderne ne me nourrit guère
Rejoindrez-vous ma vie
Avec votre deuil et vos noirs atours
Et vos parfaits souvenirs ?

Reine Victoria
Le vingtième siècle nous appartient, vous et moi
Soyons-en deux géants sévères,
Partenaires mais pas moins solitaires
Qui s’invitent à chaque foire internationale
Décolorant les éprouvettes aux Palais des Sciences
Assénant proverbes et critiques
Désorientant les touristes éblouis
Par notre incomparable sens de la perte


(Traduction – Adaptation : Polyphrène)


* « Beards » (barbes) est souvent transcrit ici en « Beers » (bières) ou même « bears » (ours), ce qui ne semble gêner personne, ou presque !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vous avez la parole :