dimanche 10 mars 2013

Go No More A-roving

So we'll go no more a-roving
So late into the night,
Though the heart be still as loving,
And the moon be still as bright.

For the sword outwears its sheath,
And the soul outwears the breast,
And the heart must pause to breathe,
And love itself have rest.

Though the night was made for loving,
And the day returns too soon,
Yet we'll go no more a-roving
By the light of the moon.


De même qu’il avait dédié “Nightingale” à Carl Anderson, Léonard Cohen a dédié “Go No More A-Roving” au grand poète canadien Irving Layton. Cette chanson dont les paroles sont celles d’un poème de Lord Byron, et dont la mélodie a été composée entièrement par Léonard Cohen, est apparue sur l’Album« Dear Heather » en 2004, deux ans avant le décès d’Irving Layton. Léonard Cohen considère en effet Irving Layton comme son ami, son mentor, et son guide.
Lord Byron avait écrit ce poème à l’âge de 29 ans, et il exprimait alors sa lassitude après des années d’une vie d’aventures amoureuses multiples et diverses. Ce poème, comme tant d’autres, fait l’objet de lectures très diverses, dont certaines restent proches du « premier degré », et s’en tiennent à l’expression d’un épuisement physique et d’une perte progressive d’intérêt pour les plaisirs de la chair, après en avoir abusé. D’autres vont plus loin, et s’aventurent au delà d’une interprétation machiste de l’expression « the sword outwears its sheath”, bien que l’allusion phallique puisse sembler évidente en première lecture. C’est alors l’âme qui cherche à se dégager de sa pesante enveloppe mortelle, et l’esprit qui tente de s’émanciper pour atteindre l’intemporel et l’universel, c’est-à-dire le domaine de la poésie pure.
C’est sans doute à ce niveau que se situe Léonard Cohen, et que se trouve le sens de sa dédicace : la vieillesse – et la sagesse – éloignent des passions tumultueuses sans altérer ni l’éclat de la lune ni la force de l’amour.



Nous n’irons plus errer

Nous n’irons plus errer tous deux
Aussi tard dans la nuit
Pourtant le cœur reste amoureux
Et la lune, toujours, luit.

L’épée dure plus que l’étui
Et l’esprit survit aux choses
Au repos, le cœur s’emplit
L’amour doit faire des pauses

La nuit accueille les amoureux
Et, trop tôt, le jour revient
Mais nous n’errerons plus tous deux
Au clair de lune, sans fin.

(Traduction - Adaptation : Polyphrène)


vendredi 8 mars 2013

Iodine

I needed you; I knew I was in danger
Of losing what I used to think was mine
You let me love you till I was a failure,
You let me love you till I was a failure
Your beauty on my bruise like iodine

I asked you if a man could be forgiven
And though I failed at love, was this a crime?
You said: “Don't worry, don't worry, darling”
You said: “Don't worry, don't you worry, darling:
There are many ways a man can serve his time”

You covered up that place I could not master
It wasn't dark enough to shut my eyes
So I was with you, O sweet compassion
Yes I was with you, O sweet compassion
Compassion with the sting of iodine

Your saintly kisses reeked of iodine
Your fragrance with a fume of iodine
And pity in the room like iodine

Your sister fingers burned like iodine
And all my wanton lust was iodine
My masquerade of trust was iodine
And everywhere the flare of iodine


Arnica, teinture d’iode, et bicarbonate de soude ont longtemps représenté l’essentiel de la pharmacie familiale, et l’odeur particulière de l’iode reste gravée à jamais dans la mémoire olfactive des plus âgés. L’odorat est en effet non seulement le plus ancien (ou « archaïque ») de nos cinq sens, mais aussi celui qui se trouve le plus étroitement intriqué aux mécanismes intimes de notre comportement, nos affects, nos pulsions, nos attirances comme nos répulsions. Il a donc certainement joué un rôle essentiel dans le développement et la survie de l’espèce humaine, représentant jadis un déterminant essentiel du comportement sexuel.
C’est ce qu’évoque ici, très directement, Léonard Cohen. Bien évidemment, cette chanson comme les autres peut être comprise à différents niveaux, et sous tous les angles de l’allégorie et de la métaphore, mais l’on ne saurait éluder une interprétation simple et directe, faisant un peu écho à une allusion comparable dans « The Traitor » : le sexe dit « fort » est en réalité terriblement fragile, et sujet à défaillance en cas de « désertion de l’état major » (« deserted from above »).
« S’il n’entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas » disait Georges Brassens, mais cela n’est pas une caractéristique strictement féminine. Bien que le flot sanguin saturé d’hormones puisse, un temps, pallier l’absence des sentiments, la faillite finale est inéluctable, et n’est pas vécue seulement comme une “panne” mais comme une déchéance personnelle (« till I was afailure”). Dès lors, les gestes, les paroles, les regards, bien que se voulant rassurants ou encourageants, semblent exprimer frustration ou pitié, jugement ou sanction, et la confiance déserte irrémédiablement. La honte de l’un reflète le trouble de l’autre, le sentiment de ne pas (ou ne plus) inspirer l’amour, la blessure de l’échec et la culpabilité de la trahison. Faute de pouvoir ouvertement et directement s’exprimer, toutes les tentatives que font l’un et l’autre pour franchir le fossé qui se creuse ravivent la souffrance comme la teinture d’iode sur la plaie. Le doute s’insinue comme un poison, et chacun se replie sur lui-même, fuyant toute confrontation. On peut noter, à cet égard, que les quatre derniers vers de cette chanson peuvent être compris indifféremment comme les paroles de l'un ou de l'autre des partenaires.
La « panne » n’est pourtant pas toujours synonyme de trahison, et transposer le nez de Pinocchio dans le périnée n’en fait pas un détecteur de mensonge. L’échec peut avoir diverses causes pathologiques, mineures ou sévères, et cela représente une épreuve que rencontre tout couple, un jour ou l’autre. C’est alors l’occasion de faire le point sur les sentiments et les relations, de découvrir d’autres syllabes et d’autres mots du langage du corps, et d’étendre l’éventail des moyens de communication et des sources de plaisir. A cet égard, il s’agit d’une opportunité de progrès et d’enrichissement de l’amour.
Inversement, un tel incident peut être révélateur, comme dans cette chanson, de l’absence de sentiment profond, démontrant s’il en était besoin que la beauté, en soi, n’implique pas l’amour mais simplement l’attirance. La beauté, et toutes les qualités que peut énumérer la fiche d’un candidat dans une agence de rencontre, ne pourraient suffire à produire l’amour, le cœur ayant ses raisons que la raison ne connaît pas, comme disait Blaise Pascal… Dans un tel cas, en effet, chacun perçoit plus ou moins confusément, comme l’odeur pénétrante de l’iode, le caractère fallacieux de la situation. A quoi bon, dès lors, s’obstiner à jouer un rôle auquel on ne croît pas ? Ne serait-il pas préférable de se dire ce que les corps expriment ?


Teinture d’Iode

J’avais besoin de toi, conscient du danger
De perdre ce que je croyais posséder
Tu m’as laissé t’aimer jusqu’à échouer
Tu m’as laissé t’aimer jusqu’à échouer
Ta beauté sur ma plaie comme teinture d’iode

« Peut-on pardonner un homme ? », ai-je demandé
« Et, en amour, est-ce un crime d’échouer ? »
Tu m’as dit « Ne t’en fais pas, mon chéri »
Tu m’as dit « Ne t’en fais donc pas, mon chéri :
De plusieurs façons la peine peut être purgée »

Tu couvris ce que je ne maîtrisais pas
C’était noir mais pas à fermer les yeux
Je suis donc resté, Oh, douce compassion
Resté avec toi, Oh, douce compassion
Compassion cuisante comme la teinture d’iode

Tes baisers de sainte sentaient la teinture d’iode
Ton parfum empestait la teinture d’iode
La chambre puait la pitié comme l’iode

Tes deux doigts brûlaient comme la teinture d’iode
Ma lubricité n’était que de l’iode
Ma prétendue confiance était en iode
Et partout s’étalait la teinture d’iode

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

vendredi 1 mars 2013

One of Us Cannot Be Wrong

I lit a thin green candle to make you jealous of me,
But the room just filled up with mosquitoes,
They heard that my body was free
Then I took the dust of a long sleepless night and I put it in your little shoe
And then I confess
That I tortured the dress
That you wore for the world to look through

I showed my heart to the doctor.
He said I'd just have to quit
Then he wrote himself a prescription,
And your name was mentioned in it
Then he locked himself
In a library shelf
With the details of our honeymoon
And I hear from the nurse
That he's gotten much worse
And his practice is all in a ruin

I heard of a saint who had loved you,
So I studied all night in his school
He taught that the duty of lovers
Is to tarnish the golden rule
And just when I was sure
That his teachings were pure,
He drowned himself in the pool
His body is gone
But back here on the lawn
His spirit continues to drool

An Eskimo showed me a movie
He'd recently taken of you
The poor man could hardly stop shivering
His lips and his fingers were blue
I suppose
That he froze
When the wind tore off your clothes
And I guess he just never got warm,
But you stand there so nice
In your blizzard of ice
Oh please let me come into the storm


Pourquoi donc Léonard Cohen a t’il intitulé « One of Us Cannot be Wrong » une chanson d’autodérision où « l’amoureux transi » est entièrement subjugué par la beauté aussi parfaite que froide et distante de son amante.
On retrouve là une forme de distance que prend Léonard Cohen avec les gestes et les rites de l’amour, qu’il compare aux règles d’un spectacle ou d’une compétition comme il l’avait fait dans « The Traitor » (« And the judges watched us from the other side »).
L’humour devient ainsi une façon de désacraliser la passion, en mettant en scène une beauté telle qu’aucun homme,  aussi saint ou savant soit-il, ne saurait y résister. Une beauté dévastatrice, une tentation fatale, une fascination irrésistible… au point que tout cela peut paraître irréel ou rêvé, poursuit Léonard Cohen :
Au delà de l’ironie et du sarcasme, on peut deviner la souffrance d’une situation asymétrique, dans laquelle l’un des amants d’une nuit idéalise l’autre et voudrait vivre l’amour parfait et définitif, tandis que l’autre s’en tient à une relation physique épisodique. Ils ne sont pas « sur la même longueur d’onde », et l’amant délaissé se considère indigne ou incapable de susciter l’amour d’une personne qu’il idéalise au point de la déifier. Il accepte alors son sort (comme dans « Alexandra Leaving »), tout en se moquant gentiment de lui même et de tous ceux qui, comme lui, sont tombés ou tomberont victimes de cette beauté surhumaine.
L’un des deux « ne peut avoir tort ».
L’un des deux doit donc avoir raison !
Raison d’aimer l’inaccessible ?
Raison de ne pas aimer le subalterne ?
Léonard Cohen laisse à chacun le soin de répondre ou de laisser la question en suspens : ses chansons sont un point de départ et non une conclusion.
Mais certains veulent voir ici une prière
Pourquoi pas ?


L’un de Nous ne Peut Avoir Tort

Pour te rendre jalouse, j’ai allumé une bougie verte
Mais les moustiques ont envahi la chambre à l’annonce de ma peau offerte
J’ai mis la poussière
D’une nuit sans sommeil
Dans tes beaux petits souliers
Et puis, je l’avoue
Afin que l’on voie tout
A travers ta robe, je l’ai frottée

J’ai montré mon cœur au docteur,
Qui m’a dit d’abandonner
Puis il s’est écrit une ordonnance,
Et ton nom y figurait
En bibliothèque
Il s’enferma avec
Le récit de notre lune de miel
L’infirmière dit qu’il va
S’aggravant et c’est la
Débâcle dans sa clientèle

On m’a parlé d’un saint qui t’aimait
Je l’ai étudié jusqu’à l’aurore
Selon lui, le devoir des amants
Est de ternir la règle d’or
Et quand je fus sûr
Que ses prêches étaient purs,
Dans l’eau, il s’est donné la mort
Son corps est parti,
Mais là, sur la prairie,
Son esprit rôde et bave encore

Un eskimo m’a montré un film
Qu’il a récemment pris de toi
Le pauvre ne cessait de frissonner,
Les lèvres et les doigts bleus de froid
Et je crois
Qu’il gela
Quand le vent t’a déshabillée
Et qu’il ne s’est jamais réchauffé
Tu es si ravissante
Dans ta glaciale tourmente
Laisse-moi me jeter dans la tempête

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)